L’usage des toponymes en RD Congo : Pour une nécessaire normalisation ?

L’usage des toponymes en RD Congo s’est développé sur une vision liée à la dynamique sociopolitique du pays, elle-même fonction des multiples changements à la fois de régime politique et de mode de gestion, connus depuis l’indépendance en 1960. Dans la présente contribution, nous indiquons les principaux changements connus dans la dénomination des entités administratives, avant de retracer l’état des lieux des toponymes dans la ville de Kinshasa, anciennement Léopoldville. Les toponymes étant un patrimoine national et international qui retrace l’histoire de la nation et des entités de base, ils doivent être pérennisés. Leur usage doit suivre les normes internationales ; d’où la nécessité de créer une structure nationale appelée « Commission Nationale de Toponymie ». Je vous en parle ici aujourd’hui en long et en large sous ce titre ” L’usage des toponymes en RD Congo : Pour une nécessaire normalisation ? “.

L’usage des toponymes en République Démocratique du Congo (Zaïre)

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I. Problématique

L’usage de la toponymie rencontre en RD Congo d’énormes problèmes depuis la période coloniale et après l’indépendance à cause de manque d’une structure nationale de gestion toponymique. Plusieurs changements s’opèrent en suivant l’impulsion politique ou les événements de tous genres connus par le pays.

D’autres problèmes résident notamment dans la transcription de l’orthographe des noms et dans la diversité des langues nationales. Une normalisation s’impose dans le domaine de la toponymie en RD Congo.

 

II. CHANGEMENTS ET MUTATIONS HISTORIQUES EN RD CONGO

En RD Congo l’usage des toponymes est fixé par les décideurs en suivant la tendance politique du pays. C’est pourquoi, il est utile de faire une analyse de la problématique de l’usage des toponymes dans ce pays. Les noms de lieux sont attribués d’une manière politique suivant les avis des autorités établies. Dans bien de cas, il s’agit d’une normalisation exécutoire, par décret, par le pouvoir politique.

Depuis la période coloniale jusque de nos jours, l’évolution historique de la toponymie en RD Congo connaît une mutation systématique.

En 1885, le pays était connu sous l’appellation Etat Indépendant du Congo (EIC), avec capitale implantée d’abord à Vivi, puis à Boma dans le Bas-Congo. Il était une propriété privée du Roi des Belges, Léopold

II. A la reprise de l’EIC par la Belgique en 1908, le pays devint Congo Belge, c’est-à-dire une colonie du Royaume de Belgique. A l’indépendance, en 1960, ce fut la consécration du terme « République Démocratique du Congo » (RDC), qui deviendra plus tard « République du Zaïre », à la faveur du régime mobutiste.

À l’époque coloniale, les différents toponymes étaient attribués par le pouvoir colonial et par l’autorité coutumière localement installée. Les noms de certaines provinces et de la plupart des centres
urbains étaient écrits suivant la forme de la langue du colonisateur. Nous pouvons citer quelques cas bien connus :

– Albertstad (Albertville), actuellement Kalemie (province du Katanga),

– Coquilhatstad (Coquilhatville), actuellement Mbandaka (province de l’Equateur),

– Elisabethstad (Elisabethville), actuellement Lubumbashi (province du Katanga),

– Leopoldstad qui désigne Léopoldville, actuellement Kinshasa,

– Luluabourg (Luluabourg), actuellement Kananga (province du Kasaï Occidental),

– Jadotstad (Jadotville), actuellement Likasi (province du Katanga),

– Thystad (Thysville), actuellement Mbanza-Ngungu (province du Bas-Congo), etc.

La période de l’indépendance du pays jusqu’en 1971, date de la débaptisation officielle de toutes les entités, sera relativement stable du point de vue de la toponymie des lieux en RD Congo. La période mobutiste fut celle des « 3 Z » : Zaïre-pays, Zaïremonnaie et Zaïre-fleuve.

À la prise du pouvoir par l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL), le 17 mai 1997, le pays est renommé la République Démocratique du Congo. Certains toponymes changent selon le bon gré des acteurs politiques qui agissent en triomphalisme. Par exemple, à Kinshasa, l’avenue 24 Novembre devient avenue de la Libération et ensuite avenue Pierre Mulele. Le camp Mobutu est débaptisé camp Kabila, la route de Matadi prend le nom de route Kabila, etc. Durant cette période il y a eu une imposition autoritaire sur les noms des lieux. Une fois de plus l’homme politique décide sur l’usage des toponymes sans faire participer la population locale à la prise de décisions.

Comme nous venons de le démontrer, le changement de différents toponymes en RD Congo est lié aux événements historiques, à la politique menée par les décideurs à tous les niveaux, et aux humeurs de leaders communautaires.

Au regard de ce qui précède, les toponymes ont changé successivement durant la période coloniale et sous la Deuxième puis la Troisième République.

Nous constatons les mêmes attitudes et pratiques auprès des chefs coutumiers et autres leaders communautaires, comme c’est le cas dans les nouveaux quartiers lotis dans la périphérie des villes.

Cette situation nous préoccupe au plus haut niveau. D’où la nécessité d’entreprendre une réflexion de fond sur l’usage et l’avenir de la toponymie en RD Congo.

La situation de la toponymie en RD Congo correspond au schéma conceptuel ci-après :

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Ce schéma montre à suffisance comment l’usage des toponymes est un problème qui touche la grande majorité de la population. L’implication de la population  et la vulgarisation des normes toponymiques est nécessaire pour une gestion
harmonieuse du territoire.

L’écrivain Valentin Yves Mudimbe, cité par Antoine Tshitungu Kongolo a écrit : « La métaphore de la mémoire, comme celle de l’espace africain, n’est pas seulement de l’ordre du symbole. Elle prend place en des opérations d’annulation, de recréation et de réarrangement du lieu, de sa géographie et des valeurs qui les qualifient ».

 

III. ETAT DES LIEUX DES TOPONYMES EN RD CONGO : ESQUISSE GÉOPOLITIQUE

L’histoire mouvementée de la RD Congo se traduit par des mutations dans la désignation des entités territoriales, mais également par différents changements des toponymes des principales entités.

Après l’accession du pays à l’indépendance, le 30 juin 1960, le pays change de nom : le Congo Belge devient la République Démocratique du Congo tout en conservant les subdivisions administratives.

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Les provinces constituent le premier niveau administratif de la République Démocratique du Congo. Elles sont subdivisées en 38 districts puis en 150 territoires.
Appelées anciennement régions, les provinces sont actuellement au nombre de 11 (dont la ville de Kinshasa). D’après les nouvelles dispositions constitutionnelles, la RD Congo comptera 26 provinces au terme du processus de la décentralisation politique et administrative.

Les autorités ont remplacé la plupart des anciennes appellations par les toponymes de leur choix.

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(Source : Organisation de l’espace et Infrastructure urbaine en RD Congo)

Dans la perspective de l’élaboration d’une banque de données toponymiques en République Démocratique du Congo, nous nous proposons d’affiner les niveaux administratifs ici évoqués, aux fins de dégager toute la nomenclature correspondante et de montrer la diversité toponymique dans les noms géographiques.
Ce sera l’objet des prochaines investigations.

IV. CHANGEMENT DES TOPONYMES DANS LA VILLE DE KINSHASA

Dans le souci de constituer progressivement une banque de données toponymiques pour la ville de Kinshasa, nous présentons ci-après un listing de principaux changements des toponymes de certains quartiers et avenues dans les principales communes.

 

1. Changement des toponymes des quartiers et avenues dans la commune de la Gombe (la Commune de la Gombe située au nord de la Ville de Kinshasa).

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2. Changement des toponymes des quartiers et avenues dans la commune de Barumbu (la Commune de la Barumbu située au nord de la Ville de Kinshasa).

 

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3. Changement des toponymes dans la commune de Limete (la Commune de Limete est située au Nord-Est de la Ville de Kinshasa).

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4. Quelques multiples appellations des avenues dans les communes de Kinshasa

Il s’agit ici d’indiquer quelques cas d’usages multiples de toponymes pour les mêmes artères dans la ville de Kinshasa, ce qui est de nature à biaiser la perception urbaine des usagers. En effet, les observations faites à Kinshasa dans ce domaine démontrent que la population est loin de trouver satisfaction dans la mobilité urbaine lorsque les toponymes changent d’une période à une autre. Les multiples modifications sur les toponymes (odonymes) se font selon l’humeur des décideurs et des leaders communautaires sans que la population ne soit associée.

1. Avenue Pierre MULELE, avenue Libération, avenue 24 Novembre, avenue Kisangani sur un même axe, et respectivement dans les communes de Gombe, Lingwala, Bandalungwa, Selembao,

2. Avenue Shaumba, avenue monseigneur Moke, dans la commune de la Gombe,

3. Avenue des Forces d’armées, avenue Haut commandement dans la commune de la Gombe,

4. Avenue LUAMBO Makiadi , avenue BOKASSA dans la commune de Kinshasa et Barumbu,

5. Avenue de la Démocratie, avenue Huileries, dans la commune de Lingwala,

6. Avenue des pétroles, routes de poids lourds respectivement dans la commune de la Gombe et Barumbu,

7. Avenue colonel MUNJIMBA dans la c6mmune de Kintambo, le boulevard de 30 juin dans la commune de Kintambo et Gombe,

8. Avenue papa ILEO, avenue des Ambassadeurs, avenue père BOOKA dans la commune de la Gombe,

9. Avenue Kisangani se trouve respectivement dans la commune de Gombe, Bandalungwa , Masina et Ngaba,

10. Avenue Dispensaire se trouve respectivement dans la commune de Kalamu et Masina.

11. Avenue Kianza, avenue Bakali dans la commune de Ngaba et Lemba,

12. Avenue Bongolo, avenue Yolo dans la commune de Kalamu et Limete
13. Avenue Kikwit, avenue Selu dans la commune de Kalamu, Lemba et Limete,

14. Route Matadi, avenue Kabila dans la commune de Ngaliema,

15. Avenue du touriste, avenue colonel MUNJIMBA, Benseke dans la commune de Ngaliema,

16. Avenue Uganda, avenue de la Justice dans la commune de la Gombe,

 

VOUS POUVEZ AUSSI LIRE :

La typologie des quartiers dans l’histoire du développement de Léopoldville-Kinshasa en RDC

 

V. CONCLUSION

Nous avons développé une problématique relative à la toponymie en RD Congo.
Le manque des dispositions institutionnelles et en particulier l’absence de l’autorité toponymique nationale investie d’un mandat national et d’une responsabilité envers les entités administratives clairement définies, ne sont pas de nature à résoudre ce problème.

Compte tenu des problèmes de normalisation évoqués, c’est de la compétence de l’autorité toponymique nationale de maintenir les anciens et les nouveaux toponymes ou d’en créer d’autres. Les toponymes donnent l’histoire d’une entité. La toponymie de la RD Congo et en particulier de Kinshasa reflète un patrimoine national historiquement riche et sans doute utile pour le développement économique et socioculturel du pays.

Notre préoccupation est d’aboutir à une véritable gestion toponymique suivant les normes requises. Pour y arriver, il y a nécessité de créer une Commission nationale de toponymie appelée à développer un système d’information national en utilisant les différentes méthodes de diffusion des noms géographiques.

Bibliographie sommaire

 Commission de toponymie du Canada (1987), Guide Toponymique du Québec, 92 pages.

 de MAXIMY, R. et PAIN, M. (1982), « Atlas de Kinshas : la ville et ses problèmes », Bulletin de la société languedocienne de géographie, tome 16,1-2, pp.177-185.

 de MAXIMY, R. (1984), Kinshasa : ville en suspens (Dynamique de la croissance et problème d’urbanisme : étude sociopolitique), ORSTOM, Travaux et documents, n°176, Paris, 146 pages.

 de SAINT MOULIN, L. (1971), « Les anciens villages des environs de Kinshasa », Etudes d’histoire africaine, II, pp. 83-119.

 IGN / France (1989), Guide de Toponymie cartographique, 71 pages.

 I-MAGE Consult (2001), Organisation de l’espace et Infrastructure urbaine en République Démocratique du Congo, Les dossiers de l’ADIE – Hors série (par Eléonore WOLFF, JeanClaude MASHINI, Joseph IPALAKA), Association pour le Développement de l’Information Environnementale, 47 pages.

 Institut Géographique du Congo (1978), Atlas de la ville de Kinshasa, compléments, 22 pages.

 KABANDA, A. (2005), L’interminable crise du Congo-Kinshasa, Ed. Calmec, Kinshasa.

 LUMENGA NESO, K. (2007), « Genèse des sites historiques » dans le thème : Dynamique urbaine de Kinshasa : « rupture et continuité », Journée scientifique organisée par la section de l’urbanisme de l’IBTP, 1 et 2 juin 2007.

 MERENNE, E. (1981), Dictionnaire des termes géographiques, FEGEPRO, Bruxelles, 328 pages.

 POIRIER, J. (1965), Toponymie, méthode d’enquête, PUL, Québec, 165 pages.

 PROMOCAF (1973), Guide Industriel et Commercial du Zaïre, DIGUET-DENY, Breteuil-surIton (Eure-France) ,247 pages.

Pour le Groupe d’Experts – RD Congo (*)
Prof. Jean-Claude MASHINI, Docteur en Sciences géographiques
Directeur de Cabinet Adjoint du Premier Ministre
RD Congo
Jeanclaude.mashini@gmail.com

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